Chronique littéraire

Passés troubles

// Par : Chloé Tesla

Terres amères d’Alain Beaulieu est un superbe recueil de textes écrits pour le théâtre. Il se compose de deux pièces : Materna et Tant pis, qui sont d’une grande intensité dramatique.

Toutes deux révèlent de terribles histoires de famille qui sont saisies avec une grande sensibilité et une justesse de ton qui témoignent de toute l’attention du dramaturge.

Dans ces dialogues ciselés, l’auteur nous rappelle qu’il faut parfois mieux continuer de regarder devant soi que de sans cesse chercher à démêler les nœuds de nos histoires. Chacune des deux pièces soulignent comment notre passé constitue un piège, un frein à nos vies. Plutôt que de vouloir tout révéler au grand jour, de vouloir satisfaire ce besoin de vérité qui nous anime, il vaut mieux vivre avec le peu déjà noir que l’on sait, sans toujours chercher le coupable que l’on pourrait charger de tous les griefs. Car, le cœur humain est souvent bien trop laid à découvrir, sans qu’on en soit à jamais bouleversé.

Ces drames familiaux, que l’auteur ancre dans des milieux modestes, surtout pour la seconde pièce, sont rehaussés par ce parler issu de la culture populaire québécoise urbaine de la région de Montréal : le joual, qui renforce ici toute l’intensité théâtrale des textes.

En outre, la disposition scénique est remarquable dans l’enchâssement des présences. Tout est fait pour que les dialogues ou les duos évoluent, soit en se faisant écho, soit de façon croisée. En postant deux couples en présence, le dramaturge réussit à créer une troisième voix issue des croisements des deux conversations. La scène voit donc tous les individus se succéder un à un, être parfois même en présence les uns des autres sans que les mots prononcés ne leur soient destinés. Ces présences scéniques accentuent tout le poids des répliques qui concernent certains personnages présents sur scène sans que ceux-ci ne les entendent pour autant. Ces ombres renforcent également l’idée que le passé (représenté métaphoriquement par certains personnages) plane et hante toujours nos esprits, alors même qu’il devrait être évacué de certains moments de nos vies.

Ces procédés habiles et toute la force qui se dégagent de ces textes rappellent le dramaturge québécois Michel Tremblay, notamment dans son cycle des Belles-Sœurs, dans lequel le drame familial est au cœur de l’écriture, détruisant tour à tour tous ceux qui s’accrochent trop longtemps aux travers de leur histoire. Les deux sœurs de À toi pour toujours ta Marie-Lou, Carmen et Manon, ont sûrement dû inspirer Alain Beaulieu pour le couple de rivales de Materna.
 


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